Article écrit à la demande du magazine comme hommage à la disparition du Commandant.
L’héritage de Cousteau
Notre hommage à l’immortel…
par Francis Le Guen, spéléonaute, rédacteur en chef de Plongeurs International.
Il est des personnages à qui l’on doit tout. Jacques-Yves Cousteau est de ceux là. Grâce à lui, la plongée autonome a choisi la France pour éclore. Par sa maîtrise de l’outil télévisuel, il a fait plonger la terre entière, nous faisant découvrir qu’il existait un monde passionnant sous la ligne de flottaison des bateaux. Coiffé du bonnet rouge, il a fait aimer la planète bleue, offrant une troisième dimension aquatique à nos rêves d’océans.
Tout a été dit ou presque sur ce drôle de français plongeant, mais qu’en est-il du sport ? La plongée est-elle un sport ? Cousteau fut un aventurier, un explorateur sans aucun doute, mais un sportif… On l’a toujours vu fumer. Et il appréciait le Bordeaux : Les fêtes sur la Calypso, dont la table était tenue par Simone, la “bergère”, la seule femme à attendre son mari-marin à bord, étaient mémorables… Cousteau méprisait profondément les records et par exemple tous ces apnéistes qui, à ses yeux, se sont descendus eux-mêmes. Le défi de Cousteau était tout autre. Il s’attaqua aux grands archétypes, par définition inoxydables : les grands fonds, l’avenir de l’homme, le destin de la planète, et le droit aux générations futures. Aucun record n’approchera jamais cet absolu.
Mais pour les plongeurs, l’héritage est immense… Avant Cousteau, la pénétration sous-marine est affaire de spécialistes. Il en fait un loisir accessible à tous. Le militaire a offert la plongée aux civils !
Né le 11 juin 1910, il entre en 1930 à l’Ecole navale pour être pilote. Mais un grave accident de voiture met fin à sa carrière d’aviateur. Qu’importe, il volera sous la mer… En 1936, il essaie pour la première fois des lunettes sous-marines : c’est la révélation ! Avec Philippe Tailliez et Frédéric Dumas, ce ne sont que parties de chasse au mérou (à l’époque il y en avait encore !), et d’explorations en apnée. Mais les trois “mousquemers” rêvent d’incursions plus profondes…
En 1943, avec Emile Gagnan, ingénieur à l’Air Liquide, Cousteau invente le scaphandre autonome. Restait à le tester et à évoluer avec 30 kg d’acier sur le dos… D’autres auraient coulés comme des fers à repasser ! Alors Cousteau expérimente le “poumon ballast” et découvre que l’homme est un mammifère marin. Lesté au plus juste, il suffit de gonfler plus ou moins ses poumons pour monter ou descendre. Simple, quand on sait que c’est possible… C’est ainsi que sans bouée d’aucune sorte, Cousteau et ses compagnons explorent en maillot de bain la Méditerranée à des profondeurs bien plus importantes que les normes de sécurité qu’ils contribuent à établir.
J’ai eu la chance d’être formé à cette école, avec des détenteurs “mistral” qui portaient encore l’estampille “Cousteau-Gagnan” et ce n’était pas si mal comparé aux plongeurs-loisir d’aujourd’hui, qui ressemblent à des arbres de Noël !
“Cousteau a un corps taillé pour la nage”, se souvient Jacques Rougerie. “Il est d’une grande agilité sous l’eau. Je revois sa tête fuselée, et sa chevelure blanche dansant sous la mer”…
“En plongée, Cousteau m’a appris à voler” renchérit Dominique Sérafini, l’auteur des bandes dessinées de l’équipe. “Alors que sur terre il titube sous le poids des bouteilles, sous l’eau il s’allonge, nage en extension, élégant, palmant très peu. Il sait s’équilibrer avec art et rend la plongée simple”…
Mais la plongée à l’époque, c’est aussi le froid, la décompression, la narcose… Encore une fois, Cousteau invente les réponses. Il crée un vêtement étanche, le « Phoque », ancêtre des “vêtements secs” d’aujourd’hui. Déçu par les palmes qui ne permettent pas une vitesse importante, Cousteau conçoit les « scooters sous-marins » largement utilisés en plongée loisir. Au sein du Groupe d’Etudes et de Recherches Sous-marines de la Marine, il conduit des recherches sur les limites d’utilisation de l’air comprimé. L’une des plongées se termine tragiquement avec la mort en 1947 de Maurice Fargues par 120 mètres de profondeur. Cousteau s’intéresse alors à la plongée expérimentale en caisson. Puis aux maisons sous la mer (Diogène en 1962 à Marseille, Précontinent II en 1963 au Soudan et Précontinent III en 1965 à Saint-Jean-Cap-Ferrat). Expériences qui mèneront aux plongées profondes en saturation telles qu’on les connait aujourd’hui.
Mais pour aller plus bas ? Cousteau rêve d’un engin sous-marin léger et qui puisse évoluer sous l’eau aussi facilement qu’un plongeur. Ce sera la soucoupe plongeante SP-350, construite en 1959 avec l’ingénieur Jean Mollard. Capable de descendre à 350 m, elle est rendue célèbre par les documentaires de l’équipe. En 1965, deux soucoupes plongeantes, les « Puces de mer » peuvent atteindre 500 mètres. Enfin, c’est l’aventure de Cyana (-3000 m), le premier submersible profond du CNEXO (devenu l’IFREMER).
“ Penser grand mais rester simple “ disait toujours Cousteau…. Ne pas confondre les moyens et le but, et savoir créer avec peu de moyens”. Mais il disait aussi “Nous travaillons avec trois fluides : l’eau, l’air, et l’argent, et il faut savoir se servir des trois ! Certes, l’homme a su faire des ronds dans l’eau. Le premier, il a découvert qu’on pouvait faire pousser le blé sous la mer, comme l’écrivait un journaliste dans une acide épitaphe. Comme si l’exercice d’une passion devait s’accompagner du voeu de pauvreté, comme celui de l’abbé Pierre, autre français si populaire…
Le Commandant nous a quitté. De profundis… L’avenir dira ce que deviendra l’équipe sans son grand timonier. Mais il n’y aura pas d’autre Cousteau même si des postulants s’y emploient : Ni Hulot, ni Etienne, ni moi, ni vous, autres “sportifs” de l’extrême. Cousteau, c’était la rencontre d’une énergie et d’une époque, d’un père et d’une mer inconnue. Il est venu à la manière des comètes qu’on ne revoit qu’une fois par siècle…
Sur fond de conquête spatiale, les Nations Unies ont dédiées cette année au corail, et la prochaine aux océans. Au troisième millénaire, c’est sûr, les enfants de Cousteau rêverons d’étoiles, et sans doute, d’étoiles de mer…







